10 h du soir un mardi. Dans son appartement au troisième étage d’un immeuble de banlieue Jean Baptiste songeait. Allongé sur son lit, le garçon de 16 ans suivait du regard les longues fissures de son plafond. Chacune de ces rainures dans le plâtre étaient comme autant de fils mystérieux qui menaient à un but originel qu’il ignorait. Sa chaîne hifi diffusait dans la pièce une musique calme à la guitare électrique vagabonde.
Il était seul et il sentait son cœur battre paisiblement dans sa poitrine, dans cet état qui précède les nuées du sommeil.
Il était bien loin d’imaginer ce que le destin lui avait réservé, ce soir d’hiver.
Dans l’escalier, devant la porte de son appartement, un couple encapuchonné dans des capes qui auraient paru dater d’un temps fort lointain si l’on y avait prêté attention venait de s’arrêter.
_ C’est bien là, pas de doute, dit l’homme, un grand brun à la carrure comparable à celle d’une armoire normande et qui ne devait pas avoir plus d’une trentaine d’année.
_ Ver…Vermersch, oui c’est son nom, répondit la femme en déchiffrant la petite étiquette au dessus de la sonnette. Elle paraissait avoir près de vingt-cinq ans et ses cheveux noirs tombaient jusqu’à sa taille. Ses traits fins étaient particulièrement remarquables et sans sa capuche on aurait pu voir que ses oreilles pointaient légèrement à leur extrémité.
_ Très bien. L’autre dit cela avec l’intonation du guerrier qui va décocher sa flèche, intonation ou se mêle force et détermination extrême...
La porte était une de ces portes modernes qui veulent paraître solide. En l’occurrence elle ne l’était pas...
Après l’avoir fracturée avec autant de facilité que s’il avait s’agit d’une simple planche de contre plaqué, les deux inconnus pénétrèrent dans l’appartement d’une démarche féline. De son côté Jean Baptiste n’avait rien entendu, sa chambre étant séparée de l’entrée par plusieurs pièces et ses paupières s’étant fait lourdes depuis un certain temps...
Cependant l’homme et la femme qui avaient paru parfaitement professionnels dans leur intervention jusqu’à présent paraissaient éprouver plus de difficulté quand à la traversée de l’appartement : ils étaient simplement perdus, comme si l’ameublement d’un banal salon avait été celui d’un autre monde…
Il faut dire aussi que se mouvoir au milieu de tables, de chaises et de bibelots en tout genre à 11h du soir sans allumer la lumière n’est pas une chose particulièrement aisée…
Cependant ils finirent par trouver l’emplacement de la chambre où le garçon dormait paisiblement.
Avec moult précautions ils ouvrirent la porte et s’y introduirent. L’halogène était resté allumé et, après ce qui ressembla à un instant de réflexion profonde devant l’objet, les mystérieux inconnus se tournèrent vers le jeune homme assoupi.
La femme se planta au niveau de son visage et l’homme s’accouda à une commode Ikea.
_ Oui, c’est parfaitement intolérable ! Renchérit sa compagne.
Réveillé en sursaut Jean Baptiste regarda avec effroi et stupeur ces deux personnes masquées qui s’égosillaient dans sa chambre, se faisant la réflexion qu’il était sûrement au milieu d’un cauchemar particulièrement désagréable. Mais au bout de quelques secondes il réalisa qu’il n’en était rien et qu’il était réellement avec deux individus dont le trouble psychologique et comportemental ne faisait aucun doute.
Il parvint quand même à bégayer la seule phrase sensée qu’il pouvait formuler :
_ Ca c’est le comble, s’écria la jeune femme, et elle laissa tomber sa cape, dévoilant une magnifique robe pourpre uniquement lacée à la ceinture par une fine lanière de cuir brun. Sans sa capuche on pouvait voir, et admirer, sa chevelure de jais où étaient nouées par endroit de petites tresses.
_ Heu… pas franchement, répondit le garçon complètement médusé par l’incongruité et la splendeur de la tenue, et… du reste.
_ Peut-être qu’au moins moi je te rappellerais quelque chose, dit l’homme. Et lui aussi enleva sa cape grise, d’un large revers de main.
Il portait une tenue moyenâgeuse, avec un plastron rouge rehaussé de quelques arabesques qui paraissaient cousues d’or. Mais surtout à sa ceinture était attaché une large épée au manche incrusté d’un métal de couleur noir. À l’extrémité de son pommeau était fixé une énorme gemme à l’éclat doré qui paraissait briller d’elle-même.
_ Non… Heu… Non plus, non… désolé… Jean Baptiste commençait à être franchement embarrassé.
_ Mais, je suis Marc !!! S’écria l’espèce de chevalier, d’un ton exaspéré.
_ Nous sommes tes héros ! Dirent-ils en cœur, d’une voix pareille à celle d’une mère qui gronde son petit enfant qui a mangé toute la tablette de chocolat.
_ Et cela fait à peu près huit mois que tu nous laisses moisir dans des conditions inimaginables, même pour le plus vaillant des héros d’Haëlor, s’énerva l’homme. Pour ma part je n’en peux plus de trimer dans ces chantiers pour ces Elfes esclavagistes. J’ai perdu mon amour, Alae, mon guide, Ledd, et presque tous mes amis ! J’ai des courbatures absolument terribles à force de couper des arbres, ça doit faire à peu près six mois que je ne peux plus m’asseoir correctement sur une chaise, et quand à mes pouvoirs je n’en parle même pas…
Mais avant que le garçon n’ait pu dire quoi que ce soit ce fut au tour de l’héroïne de crier sa haine et son désespoir à son créateur inconscient.
_ Et moi alors ?? Je pourris dans une geôle pendant des semaines… Jamais je n’arriverai à porter mon message au roi ! En plus je suis séparée de Marc, je suis dans une terre complètement inconnue, et mon pouvoir, pour lequel j’ai sacrifié toute mon enfance et presque l’ensemble de ma vie affective ne me sert absolument à rien. Si seulement j’avais un poignard ou quelque chose de pointu ma science des armes me permettrait de pouvoir m’en sortir, de m’évader, mais non, monsieur nous boude !
Et sous les yeux exorbités de Jean Baptiste, alors qu’enfin l’idée de s’excuser venait de lui traverser l’esprit et qu’il allait la mettre en application la superbe femme fondit en larmes.
_ Je craque… murmura t’elle entre deux sanglots, reniflant bruyamment et perdant presque toute sa superbe...
Son compagnon s’empressa de prendre la belle dans ses bras, saisissant l’occasion de la revoir alors que le scénario les avait séparés depuis si longtemps…
Et devant ses deux héros sanglotants, blottis l’un contre l’autre devant lui, Jean Baptiste se dit que finalement il allait peut-être reprendre l’écriture du manuscrit qui traînait sur son bureau, écrasé de poussière…
Il n’y avait plus ni sol ni ciel ni droit ni gauche, uniquement du gris et l’obscurité croissante qui chassait la lumière colorée du début.
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Mais alors que Marc découvrait les joies et les peines de sa nouvelle condition de forçat et qu’Alae se désespérait de son esclavage, Kalak, toujours escorté de Roths, avait établi un campement fixe dans l’une des grandes clairières de la forêt. Il ne jugeait plus nécessaire de continuer de suivre la piste des jeunes gens puisque sa mission serait réglée par le Xïll qu’il avait dépêché.
Quand il y repensait il ne pouvait s’empêcher de remercier son Dieu qui lui avait accordé une telle chance. N’importe quoi aurait pu sortir de la fissure. Quelque chose qui aurait pu les tuer tous. Nul ne savait ce qui pouvait jaillir du monde de l’irréel…
Et cela avait été un Xïll ! Il n’aurait pas pu rêver mieux… La terrible bête allait faire le travail à sa place, et d’une manière irréprochable. Lasash son maître serait content.
Il décida cependant qu’il devait lui parler, pour lui expliquer la nouvelle tournure qu’avaient prit les événements. De plus il n’avait toujours pas de nouvelle de son Ghäl, son messager. Pourtant celui-ci devait être arrivé à destination depuis longtemps maintenant et il était sûrement en route pour le rejoindre. C’était trop tard. Il n’avait plus besoin de Vouivre pour rattraper ses proies et les tuer, le Xïll le ferait pour lui. Il avait entièrement foi en cette créature car jamais l’on n’avait vu quelqu’un survivre au terrible spectre. Mais il devait toutefois prévenir Lasash et lui faire un rapport, il était resté coi depuis trop longtemps.
Il sortit donc de sa grande tente noire, située au centre du campement, et alla seul dans la forêt. Malgré la lumière vigoureuse de cette fin d’après-midi le capuchon de sa grande cape noire rapiécée était rabattu et masquait son visage. Il ne l’enlevait jamais.
Après s’être enfoncé dans les bois, une centaine de mètres environ, le Sorcier regarda attentivement les alentours. De ses trois yeux… Il se souvenait ne l’avoir pas fait lors de l’attaque des gardes-chasses, par fainéantise, et depuis il était maintenant excessivement prudent. Mais tous ses sens en alerte ne décelèrent rien. Il commença donc l’enchantement. Comme tous les sorts de cette catégorie ils étaient longs et épuisants mais Kalak était puissant, très puissant.
Pendant ce temps le Xïll qu’il avait envoyé filait à toute allure sur la piste des jeunes gens. Il avait dépassé depuis bien longtemps le lieu de leur bataille avec les huit Roths et il se rapprochait inexorablement du porteur de l’Oxal, et de son Destin...
Les Roths qui accompagnaient le Sorcier étaient heureux de pouvoir se reposer un peu. Jamais ils n’avaient autant souffert pour une poursuite et jamais ils n’avaient vécu des choses pareilles. Le pire avait été l’invocation du Sorcier, il y a deux lunes. Tous gardaient gravé dans leurs esprits l’horreur qu’ils avaient vu surgir de la brèche entre les mondes, la Yjar, qu’avait ouverte l’envoyé de Lasash le maudit. Mais leur maître semblait satisfait depuis, ce qui les rassurait un peu… Et à priori ils devaient rester au moins deux trois semaine dans cette clairière, le temps de se reposer vraiment. Ils avaient depuis longtemps maintenant compris que l’honneur de pouvoir accompagner le Sorcier était à double tranchant… Ils comprenaient aussi qu’elle était la puissance de Salathor et leur foi en leur confrérie n’en était que ravivée. Seule la mort d’une petite trentaine des leurs aurait pu les toucher, si leurs entraînement au sein de la secte depuis des années n’avait pas consisté à apprendre l’indifférence totale et le courage jusqu’à l’obstination…
Ils avaient cependant entamé la construction de plates-formes de défense et d’une palissade de bois, car ils redoutaient une autre attaque de gardes-chasse.
Mais après la mort de presque l’ensemble de l’expédition qui leur avait été envoyée ils ne risquaient pas grand-chose. Le temps que prendrait la reformation d’une troupe comme celle-là serait long.
Enfin de la fumée monta de la forêt. Kalak avait terminé son enchantement. Il s’agissait en fait d’un feu dont les flammes montraient le visage de celui à qui il désirait parler, en l’occurrence son maître.
Loin très loin de là, dans son sombre palais le héraut de Salathor, Lasash le maudit, vit se dessiner le visage obscur de son serviteur dans les flammes du grand feu qui brûlait dans la salle du trône. Il renvoya le chef des gardes avec qui il conversait, et regarda plus attentivement.
Quand Kalak se rendit compte que Lasash était disposé à l’écouter il commença,
_ Je viens au rapport, ô maître, dit-il de sa voix profonde pareille à celle d’un démon.
_ Ce n’est pas trop tôt ! Répondit l’autre, ce qui fit frissonner le Sorcier. Alors, a tu tué cette Altaï, que je puisse enfin te rappeler près de moi pour coordonner mes forces. J’en ai assez de tous ces incompétents qui m’entourent !
_ Pas véritablement, ô Lasash, commença avec prudence celui-ci. Mais…
_ Quoi ?! Hurla le Noir d’une voix terrible. Kalak vit son visage émacié aux orbites si profondes que ses yeux étaient presque invisibles s’empourprer sous l’effet de la fureur.
_ En fait j’ai réussit à créer une Yjar à partir du corps d’un des forestiers dont l’embuscade a décimé une grande partie de mes hommes, reprit-il sans se démonter. Sur le visage de Lasash de l’étonnement et de l’intérêt apparurent. En effet j’ai été retardé par de nombreux imprévus comme celui-ci qui m’on empêché de rattraper moi-même l’Altaï. C’est d’ailleurs pour cela que je vous ai adressé une demande pour une Vouivre. Afin d’être capable de lui régler son sort plus rapidement...
_ Oui. Mais qu’est ce qui est sorti de l’Yjar ? Le coupa Lasash.
_ Salathor était avec moi. De l’Yjar est sorti un Xïll, reprit gravement l’autre, une lueur de fierté démoniaque dans les yeux.
_ Un Xïll ! S’exclama le favori du Dieu infernal.
_ J’ai donc immédiatement envoyé celui-ci sur le porteur du message pour le Roi des Hommes, afin qu’il le tue.
_ Tu as bien fait. Ta mission en est donc facilitée et écourtée, acquiesça le visage au travers des flammes.
_ Vous comprenez donc maintenant seigneur pourquoi je n’ai pu vous dire que l’Altaï était morte. Le Xïll est parti il y a seulement deux jours et elle a de l’avance sur moi… Dit prudemment Kalak, voulant se rattraper définitivement aux yeux de son maître.
_ J’ai ordonné un campement, en attendant le retour du Xïll, son travail achevé.
_ Bien. J’approuve ton attitude. Dès que tu auras eu la confirmation de la mort de cette misérable Altaï revient à Rasha au triple galop. J’ai besoin de toi.
_ Très bien seigneur, je ferai comme vous me l’ordonnez.
Et Lasash mit fin à l’enchantement. « Ah ! Je le déteste ! » Pesta Kalak avec rage. « Si seulement je pouvais lui faire ravaler son air supérieur et sa suffisance. Il serait tant que Salathor abandonne tous ces anciens favoris qui n’ont été bon qu’à perdre leur guerre, malgré tout ce qui leur avait été accordé. Mais patience Kalak, patience. Lasash est encore bien trop puissant pour tenter quoique ce soit pour le moment. Peut-être quand il sera plus affaibli, quand la guerre dévastera ce monde et qu’il ne prêtera plus autant attention à mes agissements. Salathor est avec toi Kalak, ton heure viendra. » Se redit-il maîtrisant la fureur et la jalousie qui brûlaient son coeur.
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