Lorsqu’elle fut à nouveau devant leur abri au feu éteint, Alae déposa doucement Marc sous la toile épaisse et détrempée. Les gouttelettes de pluie avaient ruisselé et formé une petite rivière qui, par chance, avait évité leurs affaires.
La jeune femme alla en boitant légèrement seller les chevaux et tenta de rassembler leurs affaires éparpillées.
Ils devaient quitter ces lieux au plus vite, et partir de la route marchande pour prendre à travers les bois.
Alae fit rapidement apparaître un luminae trata pour s’éclairer dans la nuit. La petite boule enflammée était vraiment d’une grande utilité dans la nuit noire.
Les bêtes étaient mécontentes d’être réveillées à une heure aussi avancée et elles se relevèrent précipitamment en hennissant bruyamment.
Alae les chargea de toutes leurs effets après de nombreux et douloureux allez retours puis, une fois que tout fut prêt, elle refit s’élever dans les airs le jeune homme.
Elle réussit après de nombreuses manœuvres compliquées à le remettre en selle, dans une position assise. Cependant il tombait vers l’avant, la tête contre l’encolure et la crinière de son puissant étalon.
Les bêtes, intriguées, s’agitaient. Ils reconnaissaient pourtant leur maître mais n’aimaient pas le filet magique bleuté qui l’entourait.
Enfin, quand elle eut enlevé la bâche et les grands sacs de jute, Alae monta en selle. Elle prit d’une main ses rênes et de l’autre ceux de l’étalon de Marc dont elle avait allongé la longueur.
Et la jeune femme partit à travers bois dans la nuit, guidant les deux puissantes bêtes et Marc inanimé d’une main ferme malgré sa douleur et son profond épuisement.
***
De leur côté Kalak et ses sbires progressaient au milieu de la nuit à travers la forêt. Ils s’éclairaient à l’aide de boules magiques argentées qui étaient l’équivalent de luminae trata mais pour le côté sombre de l’utilisation de la magie.
Les soldats étaient fatigués mais leur rude entraînement et leur soif de vaincre prenaient le dessus sur tous les autres sentiments. Leurs épées les fouettaient au côté alors qu’ils cravachaient leurs montures pour arriver à suivre le train infernal que leur imposait leur maître.
De son côté l’émissaire du Noir était d’humeur maussade. Il avait espéré rattraper ces deux fugitifs bien avant et ceux-ci continuaient de les devancer. Pourtant ce n’était qu’une question de rapidité…
Il fronça légèrement les sourcils. « Il me faut une monture plus puissante et plus rapide que ces chevaux balourds. Je vais appeler Nazthel.
Le sorcier prit le petit sifflet d’argent qui pendait le long d’une chaîne à son cou et il le porta à ses lèvres tout en continuant de maîtriser sa puissante monture qui filait au galop. Après qu’il eut sifflé trois petits coups brefs une tâche sombre apparut dans le ciel. Elle sembla se rapprocher de plus en plus de Kalak et enfin un animal aux longues ailes nervurées se posa sur son bras avec un cri strident.
La bête était noire et portait une sorte de petite fourrure qui était cependant assez épaisse pour supporter les rigueurs des rudes hivers nordiques. Sa tête ressemblait à celle d’un chat mais il avait le corps d’une chauve-souris.
C’était un Ghäl, un corbeau des plaines dévastées. Ces animaux servaient en fait de messagers aux serviteurs des quatre Noirs. Il existait en effet quatre races principales de Ghäl, et chacun des Sorciers initiaux possédaient la sienne. Celui de Kalak était un Ratt, et il portait la livrée de son maître, Lasash.
Les sorciers apprenaient à les apprivoiser dès le début de leur formation. Au moment où ils devenaient initiés les jeunes humains avaient pour tâche de recueillir un petit Ghäl encore dans son œuf. Ils s’occupaient ensuite de la bête, qui grandissait en même temps que son maître. C’était souvent l’unique véritable compagnon des sorciers.
Kalak caressa de la main son Ghäl en lui grattant le haut du crâne, derrière l’oreille. L’animal mordillait affectueusement sa main gantée tout en regardant le sorcier de ses yeux jaunes et luisants.
« Il va falloir que je te confie un message mon beau. » Pensa le guerrier.
Justement il vit qu’il y avait une petite trouée dans la forêt sur la gauche. Il tira alors légèrement sur ses reines et ralentit le pas de son cheval. Derrière lui ses soldats modérèrent à leur tour leurs montures. Kalak leur cria :
_ Nous allons faire une pause. Descendez tous de selle et pansez les bêtes, ordonna t’il, vous avez deux heures pour vous reposer, après il nous faudra repartir.
Les hommes obtempérèrent immédiatement et attachèrent leurs chevaux, trop contents de pouvoir prendre un peu de repos. Les Roths aux masques rouges organisèrent le bivouac et allumèrent des feux tandis qu’ils tendaient des toiles épaisses pour être à l’abri de la pluie et du vent. Cependant leurs visages étaient toujours au sec grâce à leurs masques de fer. En effet les membres de la secte avaient appris à ne jamais les quitter, et cela par tous les temps.
À force de les porter ils avaient presque fusionnés avec leur peau, ne laissant plus visible de l’individu que ses yeux, sa bouche, une partie de son nez et de ses oreilles. La partie inférieure du casque pivotait et permettait aux soldats d’ouvrir la mâchoire. Il constituait une formidable protection contre toute sorte de coups et protégeait efficacement des éclats. Cependant il fallait une grande robustesse pour porter un tel masque car l’acier dont il était constitué était lourd. C’est pour cette raison que tous les Roths avaient des cous très musclés. Lorsqu’ils entraient au sein de la puissante secte les membres recevaient leur masque de métal, en guise d’uniforme. Ils avaient ensuite pour ordre de le porter à chaque fois qu’il était possible. Ils étaient aussi tatoués de l’emblème du Noir auquel ils se dévouaient.
Les Roths qui avaient infiltrés les hauts cercles de la société humaine ne portaient pas souvent leurs masques mais les combattants eux, toujours. Les membres de la secte étaient entraînés au combat dans des lieux secrets, connus seulement de leurs chefs. Ils recevaient aussi des grades pour leur mérite. Ils apprenaient des rudiments de la magie Noire avec quelques adeptes plus aguerris.
Et une fois formés ils étaient renvoyés dans leur milieu initial et recevaient plusieurs missions à accomplir par leurs chefs, les Sahrats. Ceux-ci portaient les masques de couleur rouge. C’étaient des soldats particulièrement braves et compétents qui s’étaient fait remarquer pour leur comportement et leur haut fait devant les épreuves qui étaient advenues. La couleur des masques reflétait en fait la position des Roths dans la secte.
Le gris était le simple membre, le noir l’initié, le rouge le Sahrat, le jaune les Mages, qui maîtrisaient quelques notions du côté Sombre de la magie (ils étaient considérés comme de véritables sorciers par les Roths mais comme des mécréants par les véritables Sorciers…) et enfin le vert était réservé aux dirigeants.
Par édit royal, toute personne avait obligation de tuer un Roth si elle en croisait. En effet la secte avait été déclarée opposée à la bienséance par le grand conseil des magiciens et même jugée dangereuse pour le royaume. Son pouvoir était très important et elle possédait une propre armée personnelle, constituée de « membres guerriers », qui défiaient jusqu’aux soldats du roi.
Elle protégeait aussi des envoyés des Noirs, comme Kalak, lorsqu’ils se rendaient en territoire Humain. L’accueil de celui-ci avait d’ailleurs été considéré comme un très grand honneur pour les dirigeants Roths. Ils n’avaient en effet encore jamais pu recevoir parmi eux un Sorcier d’un tel rang et avaient tout fait pour satisfaire leur invité.
De leur côté les Noirs considéraient les Roths comme des serviteurs dévoués même si pas toujours compétents. Ainsi ils les utilisaient comme des valets et les envoyaient combattre dans toutes sortes d’escarmouches et d’embuscades. Ils se servaient en fait de cette secte qui les vénéraient pour affaiblir le plus possible l’Empire humain, qu’il ne pouvaient pas sans cela atteindre directement.
Kalak lui avait une vision particulièrement méprisante du Roth. Pour lui il ne s’agissait que de faibles qui, voyant la supériorité accablante de la magie sombre sur celle lumineuse, ainsi que la puissance des quatre Noirs, se soumettaient en espérant par la même échapper à leur sort. Mais le guerrier trouvait cette attitude lâche et indigne. Il dédaignait ces créatures qui de part leur adhérence à la terrible secte n’avaient presque plus rien de véritablement humain. « Ce sont de simples pions » Pensait le Sorcier.
Après être redescendu à terre Kalak sortit d’une sacoche de sa selle un petit morceau de fin parchemin, une plume et de l’encre noire. Puis il s’éloigna tranquillement de ses hommes, son Ghäl sur le bras.
Il marcha jusqu’à arriver en pleine forêt, là où plus aucune lumière ne filtrait et où l’obscurité était complète. Il se retourna doucement et son troisième œil balaya du regard l’espace derrière lui. Il pu alors discerner, grâce à la magie du présent de Salathor, les ombres de tout ce qui l’entourait. « Merci, ô puissant Salathor, de m’accorder tant de pouvoir et de présents » Se redit-il, dans une brève prière.
Ne voyant que d’épais tronc d’arbres Kalak cessa et reporta son attention sur son Ghäl. Ses yeux brillait d’un éclat terrifiant dans l’obscurité, mais rien ne pouvait terrifier le Sorcier, et encore moins son unique compagnon. Il s’assit alors sur le sol, les pans de sa grande toge noire faisant bruisser les feuilles mortes. Une fois installé ainsi, son animal de compagnie décrivant des petits cercles autour de lui en sautillant, il rédigea son message pour Lasash.
Kalak était furieux de n’avoir pas encore pu rattraper l’Altaï et son guide. Une sourde colère grondait intérieurement dans le cœur du guerrier alors qu’il rédigeait la missive à l’encre noire. Il demanda à Lasash de lui accorder quelques poignées de semaines de plus pour en finir avec la fuyarde et de lui envoyer une Vouivre.
En effet le soldat voulait une monture digne de son rang et qui lui permette d’aller bien plus vite qu’un simple cheval.
La Vouivre était la monture habituelle des sorciers. C’était un gigantesque serpent aux ailes comparables à celles des dragons se terminant par de grandes épines et à deux têtes. Sa peau était dure comme du cuir épais et les flèches ne pouvaient pas percer ses écailles.
Les Vouivres étaient des animaux extrêmement agressifs naturellement et seule l’utilisation de la magie permettait de contrôler ces créatures cauchemardesques aux gueules hérissés de dents qui vivaient dans les montagnes de l’Ouest des plaines dévastées. La Vouivre possédait deux puissantes pattes arrière griffues qui lui permettaient de se propulser violemment en l’air lorsqu’elle s’envolait et de soulever ainsi son poids. C’était en effet un animal absolument surdimensionné, d’une taille comparable en tous points à celle du dragon, et qui pouvait faire des massacres gigantesques à lui seul lors de combats. Le magicien monté sur une pareille bête était presque intouchable. Par contre chevaucher une Vouivre demandait beaucoup d’attention car elle essayait souvent de manger le sorcier qui la montait. Il fallait que celui-ci impose immédiatement son pouvoir à la bête, dès leur première rencontre, pour qu’elle se soumette et cesse ses tentatives pour se débarrasser de l’humain qui occupait son dos. Mais Kalak avait déjà chevauché à plusieurs reprises un tel animal et il savait parfaitement la psychologie qu’il fallait employer. De plus il connaissait tous les sorts de soumission et les siens avaient la particularité d’être plus puissants que la normale. C’était d’ailleurs pour son aptitude particulièrement développée à la magie qu’il était ce qu’il était. L’un des bras droit de Lasash…
Lorsqu’il eut fini de rédiger son message il sortit de sa ceinture une courte dague recourbée et luisante dans l’obscurité. Il se fit une petite entaille sur l’index droit et fit tomber délicatement une goutte de sang sur le papier. Il signa ensuite avec. Ainsi nul ne pouvait douter de l’expéditeur de cette missive.
Il roula ensuite le parchemin et lança un sort de cachet, qui permettait au destinataire de se rendre compte si le message avait été ouvert. C’était un sortilège qui n’était visible qu’aux sorciers et aux magiciens puissants et exercés.
Il mit ensuite précautionneusement le message dans un petit sac de cuir clouté et l’attacha à la patte gauche de son Ghäl.
Il lui souffla ensuite dans l’oreille la destination du palais de Lasash et lui donna une petite tape derrière la tête. L’animal pris alors son envol, avec un hurlement aigu, et disparut dans la nuit.
Après avoir rassemblé ses affaires, Kalak reprit le chemin du bivouac de ses hommes, d’un pas tranquille.
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