Alae avait maintenant complètement confiance en Marc. « J’ai la chance fabuleuse de voir un doué ! Ce n’est arrivé qu’à une toute petite minorité de personne sur plusieurs siècles ! » S’était-elle dit joyeusement.
Et elle allait pouvoir parler avec lui pendant toute la durée de sa mission...
Vraiment celle-ci resterait à jamais gravé dans sa mémoire. Mais elle ne devait pas perdre de vue pour autant cette mission justement. Malgré tout ce qui lui était arrivé sur le plan émotif elle avait toujours un devoir à remplir, au nom de sa reine, de son peuple et de toutes les personnes qui étaient mortes pour elle. Et elle toucha une fois de plus le métal froid de l’Oxal qui était attaché au bout d’une petite chaîne pendant à son cou et enfoui au milieu de sa poitrine. Le petit talisman de métal qui renfermait le message de sa reine pour le roi des Humains.
Il devait absolument arriver à destination. « Et rien ne pourra m’empêcher de le transmettre », se redit-elle fermement.
« J’espère seulement que si nous sommes attaqués par des Roths ils ne seront pas plus d’une trentaine ! » Songea t’elle avec une inquiétude que dissipa rapidement sa détermination exacerbée.
Finalement la jeune Elfe se laissa envahir par la douce tiédeur des braises rougeoyantes et sombra dans le sommeil.
Marc de son côté avait finit par se redresser, après de nombreux efforts. Il était déjà complètement courbaturé ce qui lui rappela qu’il ne faisait vraiment pas assez d’exercice…
Mais il ferma ses paupières et attendit. Lentement les troncs aux racines noueuses et enchevêtrées des arbres alentours lui apparurent. Enfin, ils devinrent clairs dans son esprit.
Il leur dit alors d’un ton posé :
_ Je vous salue, anciens.
_ Comment te nommes tu, toi qui peux nous parler ? Demandèrent t’il de leurs voix graves et profondes. Marc remarqua cependant qu’ils avaient prit un ton agacé.
_ Mon nom est Marc, répondit-il, embarrassé.
_ Que nous veux-tu Marc ?
_ Je m’excuse de troubler votre repos, continua t’il, penaud, mais je voulais vous demander si vous n’aviez pas vu d’humains aux alentours.
_ Et bien non, fils de Gaïa, vous êtes, toi et ton amie, les seuls sur des lieues à la ronde.
_ Merci à vous, dit le garçon. Je ne vous importunerais donc pas plus longtemps.
_ Très bien jeune Humain, répondirent les arbres d’une voix glaciale.
Et le jeune homme rouvrit les yeux.
Aussitôt les troncs d’arbres usés s’évanouirent et il se retrouva de nouveau dans la clairière, Alae dormant paisiblement près de lui. Il soupira. Décidément le caractère des arbres variait selon l’endroit dans la forêt ! Et ceux-ci n’étaient vraiment pas aimables…
L’idée de passer la moitié de la nuit à veiller pour rien n’enchantait pas vraiment Marc et il aurait bien parlé avec ces arbres pour passer le temps. Il avait initialement prévu de faire sortir Ledd de son coffret mais deux problèmes relativement importants s’opposaient à ce projet : premièrement il devait se lever, ce qui constituait un effort non négligeable, et secondement il ne devait pas réveiller Alae !
Cependant il consentit à dépasser ces obstacles, malgré ses courbatures, et il alla sans faire de bruit chercher le coffret de bois incrusté dans ses affaires auprès des chevaux qui se reposaient.
Il retourna ensuite s’asseoir auprès du feu agonisant. Il toucha alors brièvement la serrure et le petit déclic habituel se fit entendre. Le garçon souleva le couvercle et prit l’épais livre. Il le posa sur ces genoux, comme à son habitude puis réveilla l’illustration avec douceur.
_ Bonjour Ledd, lui dit il lorsque l’illustration eut ouvert les yeux.
_ Bonjour mon garçon, répondit ce dernier. Mais, c’est la nuit ! Est-ce que vous avez bien avancé ? Demanda t’il avec une pointe d’étonnement et d’inquiétude.
_ Chut, parle moins fort, lui ordonna le jeune homme, Alae dort juste à côté. Nous avons décidé de se relayer pour monter la garde cette nuit, lui expliqua t’il.
_ Excuse moi mon garçon, murmura le livre, confus.
_ Ce n’est rien.
_ Est-ce que nous sommes loin du village de Monger ici ? Redemanda Ledd.
_ Oui, ne t’inquiètes pas, le rasséréna Marc, nous avons bien chevauché aujourd’hui. D’ailleurs j’ai déjà tant de courbatures que je ne peux presque pas bouger !
_ C’est parce que tu n’as pas monté depuis longtemps, raisonna Ledd.
_ Oui, oui…
_ Et si je te donnais une petite leçon de magie ? Proposa l’illustration. Cela me parait presque idéal comme endroit non ?
_ C’est pour cela que je t’ai réveillé, allons-y ! Acquiesça le jeune homme.
_ Alors, pour commencer je crois que nous n’allons pas travailler la magie universelle aujourd’hui mon garçon, mais plutôt le maniement de ton épée.
_ Bonne idée, dit Marc en souriant. Je ne suis vraiment pas au point !
_ Il est clair que même moi je n’avais pas imaginé que l’épée, une fois sertie de Zalat, aurait tant de puissance. Mais il faut dire aussi que tu es le premier doué que j’ai la chance de connaître…
_ C’est vrai ? Tu ne t’attendais pas à ce que l’enchâssement de Zalat dans mon épée a fait ?
_ Et non mon garçon... Il est impossible de prévoir toute l’étendue de tes actes, même pour un livre-magicien de ma trempe…
_ Mais revenons à l’épée. Comment vais-je faire pour que arriver à maîtriser la magie de mon arme ?
_ Décris moi tout ce que tu as ressenti quand tu l’as dégainé mon garçon, lui chuchota Ledd.
_ Alors en fait tout est allé très vite, comme je te l’ai déjà dit, commença Marc.
Au début je ressentis comme une sorte de haut le cœur. Comme si une partie de moi-même s’était réveillée d’un seul coup, et avait brisée la porte intérieure qui la retenait. Une sorte de flux se déversait dans mes veines et me faisait tourner la tête.
Je crus ensuite que je brûlais du plus profond de moi-même.
Une douleur sourde et diffuse s’empara de mon corps et me fit souffrir jusqu’à ce que je sente comme une libération : et ce fut à ce moment là que des éclairs surgirent de l’épée.
Mais déjà je ne contrôlais plus rien de la situation. Mes yeux ne voyaient plus rien et je me sentais irrésistiblement porté et soulevé dans les airs. Je n’étais plus maître de moi-même.
De ce qui advint par la suite je ne me souvient de rien, sinon que je sentais l’énergie intérieure se répandre et s’échapper, soulageant ma douleur et me libérant presque. Je me sentais à chaque seconde plus léger. Mais soudain cette énergie fut bloquée par ce qui, je l’appris plus tard, était le sort d’antimagie d’Alae.
À ce moment le tourment fut extrêmement intense et je crois que je m’évanouis.
Je ne repris conscience qu’un bref instant, le moment d’apercevoir Alae, penchée contre moi et qui paraissait être sous le coup de l’émotion.
_ Je vois…
Et bien tout d’abord jeune homme sache que ce flux intérieur, cette force, qui t’a envahie, était la magie que tu possèdes en toi. Lorsque je te disais que la magie coule dans tes veines c’était vrai, et tu en as maintenant la preuve. Mon travail va consister à t’apprendre à empêcher la magie de prendre le dessus sur ton esprit et de s’emparer de ton corps. Il faudra que tu puisses la contrôler de telle sorte que tu puisses la retenir quand tu le voudras et au contraire la faire jaillir puissamment lorsque tu devras te battre, en un éclair dévastateur par exemple. Tu ne doit jamais être l’instrument de ta magie mon garçon, souviens t’en !
_ La maîtriser comme ça serait formidable ! Murmura avec emphase le garçon.
_ Et même là ta formation ne serait pas encore terminée…
_ Mais est-ce que j’ai une quantité limitée de magie ? J’ai eu l’impression qu’une partie du flux qui était en moi s’en allait lorsque je tenais mon épée.
_ Oui, une partie de la magie qui est en toi est libérée lorsque tu lances un sort. Mais ne t’inquiète pas, en tant que doué il te resteras presque toujours une quantité suffisante de magie. Et si ce n’étais pas le cas il te faudrait alors te reposer immédiatement. Mais tu le sentirais, tu serais complètement épuisé, presque vidé de toi-même. Tu es le Doué, la magie fait entièrement partie intégrante de toi-même, plus que les autres personnes.
_ C’est cela qui est arrivé à Alae après avoir tué les deux pisteurs n’est ce pas ?
_ Il est probable que ta compagne ait été bien fatiguée oui, répondit Ledd l’air pensif.
_ C’est sûrement ça, acquiesça Marc avec un hochement de tête.
_ Bon, commençons les choses sérieuses jeune homme. Pose moi sur le sol devant toi et lève toi.
_ Je vais essayer d’y arriver, dit le garçon en soupirant.
Cependant il y parvint, malgré quelques difficultés et demanda sans faire de bruit au livre ce qu’il devait faire ensuite.
_ Tu vas essayer de toucher la garde de ton épée, attention, seulement la garde ! Et ce sans la sortir de son fourreau. Si tu sens que tu ne vas pas arriver à détacher ta main où que tu as trop mal, lâche immédiatement la poignée. Il n’est pas dit que tu résistes au contact de l’épée du premier coup.
_ Très bien, dit le garçon en se mordant la lèvre inférieure.
Il posa précautionneusement sa main sur la poignée incrustée de son arme. Aussitôt les sensations qui l’avaient envahi la première fois le reprirent à la gorge. Le manche devint brûlant dans sa main, ravivant sa blessure encore récente, et un sifflement se fit entendre. Marc relâcha son emprise et détacha avec peine sa main de l’arme.
Elle le lançait de nouveau...
_ Je ne contrôle rien Ledd, dit le jeune homme en s’affolant. La magie continue de prendre le dessus ! Et ma main me brûle. Ma cicatrice correspond exactement aux rainures de la poignée !
_ Calme toi mon garçon, le rassura Ledd, réessaye plus posément. Tente d’empêcher le flux de magie que tu sens monter en toi de s’exprimer autant. Essaye de l’enfouir au plus profond de toi, de le renvoyer là où il est partit !
Le jeune homme prit une longue inspiration et essaya a nouveau.
Cette fois lorsqu’il sentit arriver le courant de magie il essaya de lutter. Il imprima mentalement à tous les muscles de son corps une immobilité totale. Il essaya aussi de respirer à nouveau, et plus posément.
Un puissant soubresaut secoua alors son corps et un long frisson parcouru sa colonne vertébrale. Sa main se colla à la garde de l’arme malgré lui et redevint ardente. Mais cette fois-ci il réussit à repousser un peu la magie. Il sentit en lui-même qu’elle reculait légèrement. Cependant cela lui demandait un effort psychique intense et il lâcha son arme lorsqu’il sentit qu’il ne pourrait plus contrôler quoi que se soit plus longtemps.
_ Alors ? Demanda Ledd d’un air inquiet. C’était mieux ?
_ Beaucoup mieux, répondit le garçon en reprenant haleine.
_ Tu as senti un effet ? Tu as réussi à entraver un peu ta magie ?
_ Oui. J’ai lâché l’épée au moment où je n’en pouvais plus. Mais jusqu’à cet instant je suis arrivé à l’empêcher de s’exprimer et de prendre le dessus sur le reste de mon corps.
_ Formidable ! S’exclama joyeusement Ledd. C’est magnifique, magnifique mon garçon tu entends ? Tu vas devenir un grand doué je le sens !
_ Mais je n’arrive pas encore à…
_ Ttt, l’interrompit le livre, c’est très bien !
Maintenant tu ferais mieux de te reposer. Nous continuerons à nous exercer plus tard et je sais que c’est très éprouvant pour toi…
_ C’est que je ne peux pas, soupira le garçon, je dois monter la garde.
Mais à cet instant précis la douce voix de l’Elfe se fit entendre :
_ C’est bon Marc, tu peux dormir, je veillerais le reste de la nuit.
_ Mais tu ne dormais pas ? S’écria Marc avec étonnement.
_ Le bruit que faisait l’épée lorsque tu la touchais m’a réveillée...
_ Excuse moi, dit le garçon, confus.
_ Ce n’est rien… de toute façon c’était bientôt à moi de prendre la garde, ajouta t’elle en se retournant.
Marc était à bout de forces. Il remit rapidement Ledd dans le coffret après lui avoir souhaité une bonne nuit et il s’allongea prestement. Immédiatement la fatigue le prit et ses paupières se fermèrent. Et il s’endormit profondément d’un sommeil sans rêves.
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