Cependant du côté de Marc tout était bien différent…
Le garçon avait reprit conscience bien avant son aimée mais lorsque ses geôliers vinrent le chercher il était encore épuisé. Sa longue inconscience l’avait profondément affaibli si bien qu’il n’avait presque fait que dormir jusqu’alors, se réveillant uniquement pour boire et se nourrir.
Un grand guerrier Elfe habillé de vert et de brun, une longue lance à la main et un arc dans le dos, lui avait lu sa condamnation. Il en était comme pour Alae, mais avec cependant nettement moins de douceur et de compassion. L’homme, accompagné de quatre autres, lisait froidement et insensiblement, à la manière usuelle des bons soldats...
On passa lui ensuite des fers aux pieds et aux mains. Puis on lui donna des vêtements propres, malgré son nouveau statut de forçat. Il était seulement vêtu d’une tunique de lin rouge, serrée à la taille par une corde rapiécée. La tunique comportait un capuchon et deux poches et son contact râpeux sur la peau démangeait pour qui n’était pas habitué.
Les Elfes semblaient stricts mais non dépourvus d’un certain respect pour la vie, même Humaine. Ils ne paraissaient pas non plus injustes, meurtriers ou tortionnaires, ils appliquaient seulement leur loi avec la plus grande rigueur…
On donna ensuite à boire et à manger au jeune homme. De l’eau fraîche venant du torrent et une sorte de pain plat, sans levain et sans goût, mais nourrissant, ce qui était le principal. Puis enfin les cinq gardes le conduisirent là ou il devait passer le restant de ses jours. Les Chantiers.
Il traversa une partie de la cité suspendue d’Othali et comprit avec ce bref aperçu combien elle était belle et raffinée. Soutenues par les arbres immenses de Kaëlor des plates-formes et des terrasses s’étendaient sans fin. Les maisons dans lesquelles vivaient les Elfes des bois étaient construites en bois avec des toits penchés d’un côté et recouverts de tuiles en glaise séchée aux soleils. On sentait et voyait partout une expression de ce goût au raffinement poussé à son extrême qu’avaient les Sylvains en matière d’architecture.
Sur la route le jeune homme demanda ce qui était construit dans les chantiers.
On lui répondit : « une immense plate forme surélevée, pour que les Initiés par l’Enchanteur puissent s’entraîner à la magie dans les meilleures conditions. »
Il demanda alors qu’elle forme de magie ils pratiquaient.
« Ils remplissent les fonctions de Devin, de Guérisseur et de Conseillers avisé pour le Chef du Clan. Ils savent aussi dialoguer avec les arbres et manier parfaitement la magie de la nature. Ce sont eux qui permettent depuis toujours notre vie en symbiose avec la forêt. Nous ne pouvons vivre sans elle et elle ne peux résister sans nous. C’est une relation d’échanges mutuels qui est favorable pour tous. »
Enfin, après avoir descendu de nombreux escaliers, échelles et plates-formes, longue et patiente descente aux Enfers, il arriva devant ce que les Elfes appelaient les « Chantiers ».
Des centaines d’hommes et de femmes en robes rouges travaillaient dans cet endroit à la force de leurs poignets, tels de minuscules fourmis bâtissant patiemment leur fourmilière. Le garde qui était à côté de Marc lui expliqua l’organisation.
Pour le moment la construction de la plate-forme n’en était qu’au stade de déboisement, pour récupérer le bois nécessaire. Certains étaient chargés d’abattre à coup de hache les grands conifères tandis que d’autres s’occupaient de débiter les troncs en planches de mêmes dimensions. Enfin les femmes étaient chargées de transporter les longues lattes de bois vert dans un grand endroit surélevé, à l’abri de la pluie et de toute pourriture, le työ.
Marc n’avait encore jamais travaillé sur un chantier de cette taille. De plus celui-ci était particulier, c’était un bagne…
Le jeune homme ignorait tout encore de cette ambiance si particulière qui régnait dans cet endroit, au plus profond de la forêt de Kaëlor.
Des arbres coupés tombaient régulièrement, dans un déchirement de feuilles et de branches. Le bruit sourd et entêtant des haches, mêlé à celui des cris emplissaient l’air, tandis que le grincement régulier des scies vrillait l’oreille. La forte odeur de sève brune des conifères faisait frémir les narines et enivrait les esprits d’une lourdeur sucrée. Quelques gardes armés de fouets aux lanières de cuir dirigeaient et surveillaient les travailleurs, attentifs. Cependant l’absence de rébellion aucune de la part des forçats était frappante. Les travailleurs ne semblaient pas tenter de désobéir d’aucune sorte et les coups ne tombaient que rarement. L’abattement et la résignation semblaient avoir remplacé toute indignation ou soif de révolte…
On lui expliqua ensuite le fonctionnement du chantier. Tous les esclaves travaillaient en petites équipes de dix. Chacune d’elle était menée par un Decal, qui donnait les ordres et était chargé du bon fonctionnement de l’ensemble. Le Decal était un forçat compétent, de bonne volonté, et qui avait fait ses preuves. Remarqué par les Elfes il avait alors pu être promu, mais n’en restait pas moins un détenu et n’était absolument pas libre. Nul ne pouvait racheter sa liberté que par la délivrance de la mort…
Chaque jour un objectif nouveau était donné au Decal par les Elfes. Lui et son équipe devaient alors s’y conformer et le remplir du mieux qu’ils le pouvaient. Mais les Elfes Sylvains ne demandaient pas trop et restaient toujours dans les limites Humaines. On travaillait dur sur les Chantiers, mais on pouvait quand même y mourir de vieillesse…
Quand Marc s’étonna que les Elfes Sylvains, pourtant en symbiose avec la nature, coupent ainsi des arbres, on lui répondit que seules des parcelles plantées pour être coupées l’étaient et que la forêt avait accepté cette condition vitale pour la vie des Elfes. Cela faisait partie du grand pacte qui unissait le peuple Sylvain et Kaëlor. En échange de ce sacrifice consenti par les bois les Elfes devaient entretenir et veiller sur le restant de la forêt et replanter régulièrement de jeunes pousses, pour permettre toujours un renouvellement.
Enfin on confia le jeune homme à son nouveau Decal. Une équipe venait tout juste d’être formée et Marc en était le dernier membre. On lui donna un brassard de tissu jaune sur lequel était inscrit une lettre mais dans un alphabet Elfique que le garçon ne connaissait pas. Cela ressemblait à une sorte de S avec un point au dessus. C’était beau et compliqué, à l’image des Elfes eux-mêmes. C’était le symbole de sa Décade, son équipe. Le jeune homme le passa à son bras.
Ils étaient assignés à l’abattage du bois. Les cinq gardes le laissèrent ensuite avec son Decal et partirent, de leur pas ordonné et régulier.
Le Decal du garçon était un homme mur, d’une quarantaine d’années. Sa peau était burinée et ses cheveux châtains clair. Malgré son âge de profondes rides noires marquaient son visage sale et poisseux de transpiration. Il était grand et large d’épaule. Ses muscles puissants saillaient sous sa tunique souillée par la sève des arbres. Dans ses yeux noirs et durs on pouvait lire toute la souffrance physique qu’il avait endurée et endurait encore. Mais une petite lueur persistait cependant aux creux de ses pupilles, s’attardant comme seul l’espoir sait le faire. Quand les gardes furent partis il tendit une poignée de main franche au garçon :
_ Bienvenue parmi les parias et les exclus de la grande civilisation Elfique, dit-il amèrement d’une voix si grave qu’elle stupéfia le jeune homme. Je m’appelle Fritz et je suis ton chef ici.
_ Je suis Marc, répondit celui-ci en serrant la main chaleureusement tendue.
_ Viens je vais te donner une hache et te présenter aux autres.
Marc suivit avec difficulté Fritz dans l’encombrement du Chantier. Ce dernier se déplaçait avec une vitesse et une habilitée qui montrait bien sa longue expérience. Il enjambait outils et arbres et se faufilait avec la rapidité de l’éclair entre les ouvriers en tunique rouge et les gardes avant qu’ils n’aient pu vraiment se retourner. Le garçon lui trébuchait souvent et bousculait maladroitement les gens sur son chemin en s’excusant. Enfin, après avoir manqué à de nombreuses reprises de perdre de vue son Decal il arriva au lieu de travail assigné à l’équipe au S. Il vit alors les neuf autres membres qui s’étaient arrêtés un instant de travailler pour accueillir le nouveau venu, prévenus de son arrivée par Fritz. Tous se présentèrent au jeune homme :
Il y avait Rakhor, un homme immense à la peau blanche, venant de Dalthésie, une province Nordique de l’Empire Humain, Hutt, plus petit que Rakhor mais tout aussi trapu, qui lui expliqua qu’il avait été jadis un soldat du Priest de Kaëla, la capitale du comté, puis venait Joth, un jeune homme svelte et agile à l’œil pétillant, probablement du même âge que le garçon. Et enfin, seule femme de l’équipe il y avait Martha. Elle avait été à une époque révolue une jeune fille trop curieuse et trop aventureuse et quarante ans plus tard elle ne cessait toujours pas de le regretter... Elle s’occupait de crier gare et de prévoir la position de l’impact que faisaient les arbres en tombant, ce qui était indispensable pour coordonner le travail sur les Chantiers et éviter les accidents. Elle était ce que les forçats appelaient une « crieuse » et était tout aussi indispensable que si elle avait manié la hache comme les autres car c’était un métier à part entière.
Et s’en était tout pour les Humains.
Il y avait ensuite Thÿrill, un rude nain à la barbe rousse et aux épaules carrées mais qui, après avoir souhaité la bienvenue en enfer au jeune homme, se mit à rire d’un bon rire bruyant et franc. Enfin venaient trois Elfes, Othae, Förnir et Rya. Othae et Rya paraissaient assez jeune mais Förnir semblait être le plus âgé de toute l’équipe. Tous trois venaient des Royaumes Elfiques et semblaient très soudés ensemble. Othae, salua le premier, de sa voix mélodieuse et expliqua au garçon qu’il fut un temps où il était un Initié magicien. Puis Rya vint se présenter au jeune homme. Il avait été autrefois un noble guerrier et avait eu le malheur de s’aventurer trop loin de la route marchande…
Enfin Förnir, le dos courbé par l’âge, lui souhaita la bienvenue avec un regard profond et pénétrant où brillait l’intelligence.
Mais à peine le garçon eut-il finit de saluer tout ses nouveaux camarades qu’un garde qui s’était rapproché à grands pas les sépara avec violence, en faisant claquer son fouet, et leur ordonna de se remettre immédiatement au travail. L’inactivité était inconnue et sévèrement punie sur les Chantiers Sylvains.
Fritz tandis sa nouvelle hache au garçon et lui indiqua l’arbre qu’il devait couper. Il était marqué par une petite rune rouge, peinte sue l’écorce.
Il devait le faire avec Thÿrill, car on travaillait toujours à deux sur le Chantier.
Ni l’un ni l’autre ne dirent rien alors qu’ils abattaient régulièrement leurs lourdes cognées aux lames étincelantes sur le large tronc du grand Erable, dans des gerbes de sève poisseuse. Le soleil chauffait les épaules du garçon tandis qu’il sentait la transpiration commencer à humidifier sa tunique dans le bas de son dos. Marc ignorait que couper un arbre aurait pu être si long et si épuisant. Le nain lui semblait être parfaitement rôdé à ce travail et en le regardant on aurait juré que c’était travail facile.
Enfin quand Thÿrill vit que l’arbre allait tomber il fit un petit signe de la main à Martha. Celle-ci se rapprocha et resta un instant à étudier l’arbre. Marc crut déceler une lueur de répréhension dans ses yeux. Visiblement il n’avait pas été très bien coupé et cela ne facilitait pas son travail… Mais après quelques instants elle prit une décision et cria à tous de faire attention et de se pousser de l’axe de chute. Puis elle ordonna au nain d’achever l’arbre sous un angle précis qu’elle lui détailla. Et, sous les yeux attentifs du garçon dont les bras tremblaient presque, Thÿrill porta rapidement les derniers coups au grand arbre qui s’écroula de tout son long dans un bruit terrifiant, à l’endroit précis prévu par Martha. Ils passèrent ensuite à un autre arbre désigné lui aussi par la petite rune rouge. Et ils continuèrent ainsi durant tout le reste de la journée, s’arrêtant une seule fois pour boire un peu.
Lorsque le cor résonna dans l’immense Chantier, signant la fin de la journée, ils avaient abattus une soixantaine d’arbres à eux deux. Marc était complètement exténué et il lui semblait qu’il allait s’effondrer par terre, dans une grande flaque de transpiration. Toute sa tunique en était imbibée et sa gorge était pareille à une peau de cuir desséchée. Jamais il n’avait fourni aussi dure journée de travail de sa vie entière. Tout son corps était courbaturé et ses épaules le faisaient souffrir atrocement dès qu’il les bougeait. De plus sa douleur au dos recommençait et, en y passant sa main, le jeune homme crut y sentir comme une petite bosse.
Mais, alors que Marc sentait le désespoir l’envahir Thÿrill lui donna une grande tape dans le dos, heureusement pas à l’endroit de sa douleur, mais qui faillit quand même le faire s’écrouler.
_ Et bien, comment te sens-tu ami Marc après ta première demi-journée de travail ? S’exclama t’il de sa voix forte comme le roc. Et en voyant la mine dépitée du garçon il éclata d’un rire tonitruant…
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