Après le conseil la Catal Raëlle retourna chez elle. Elle traversa de nombreux ponts suspendus, d’immenses plates formes, monta des étages, des échelles et enfin arriva dans la partie résidentielle de la ville d’Othali, la cité du clan Othal. La ville était gigantesque et entièrement construite à la cime des arbres, à peine sous leurs frondaisons.
Tous les arbres qui avaient étés coupés étaient replantés immédiatement, dans un grand respect. Seuls certaines parcelles avaient le droit d’être déboisée pour la construction de la ville. En échange de ce sacrifice les Elfes s’occupaient de protéger la forêt de toutes sortes de destructions et d’envahisseurs, gardiens attentifs vivant aux plus profond des bois. Ils veillaient aussi à l’épanouissement des arbres. Tout cela faisait partie d’une alliance très ancienne entre les Elfes et les hommes, il y a de cela des siècles. Et nul ne pourrait jamais desceller cet antique pacte.
Les cités Elfiques étaient presque toutes bâties sur le même plan : Elles avaient souvent une forme rectangulaire et sur toute la bordure de la ville des tours de défense, des plates-formes de guet et des emplacement de combat permettaient aux Elfes de pouvoir rapidement se rendre compte de toute attaque et faciliter la défense. En cas de combat les Elfes décimaient leurs ennemis par des nuées de flèches avant de les achever à la main, souvent en descendant de leurs positions élevées par le biais de cordes.
Tout le peuple Sylvain apprenait dès son plus jeune âge à tirer parfaitement à l’arc, à se battre au couteau et à l’épée ainsi qu’à manier la corde et à escalader un arbre, bien entendu. Ceux qui avaient des prédispositions apprenaient aussi à parler aux arbres, et l’utilisation des runes divines ainsi que de toute une part de la magie connue uniquement des Elfes des bois. Ils étaient appelés les Enchanteurs.
La ville Elfique en tant que telle possédait aussi une immense place commune, où se trouvaient un marché ainsi que la plupart des commerçants et artisans, une grande partie réservée aux Enchanteurs avec les temples dédiés aux Dieux et aux Déesses et leurs lieux d’entraînement. Il y avait aussi toujours une énorme caserne et ses baraquements, un lieu pour la politique et les conseils de la cité, le Hartor, et enfin une partie résidentielle où habitaient presque tous les Elfes.
Raëlle résidaient dans une grande et luxueuse plate forme personnelle à double étage. Elle venait d’y emménager, depuis qu’elle était passée de Mathari à Catal. De toutes façons Raëlle n’avait pas beaucoup de meubles. Elle avait donc beaucoup d’espace inoccupé. La toile jaune qui recouvrait les murs de ses appartements était toute neuve et venait d’être posée par le tisserand.
Raëlle n’avait aucun esclave, ce qui était courant car les Elfes n’étaient pas en guerre. Elle n’avait pas non plus de compagnon. Sa position de guerrière et de Catal lui empêchait souvent de tisser des relations différentes de celle de chef à subordonné avec les autres.
Mais ce soir là Raëlle était fatiguée. Elle dénoua ses longs cheveux blonds qui lui tombèrent jusqu'à la taille et alla se passer le visage à l’eau.
En effet grâce à la magie des Enchanteurs les Elfes des bois avaient réussi à mettre en place de puissants sortilèges autour des différentes rivières et ruisseaux qui parcouraient la forêt. L’eau était aspirée dans des tuyaux de bois creux cerclés d’acier et attirée irrésistiblement par les petites gemmes vertes présentes au dessus de chaque extrémité. En fait les tuyaux principaux se divisaient en dizaines de canalisations de plus en plus fines jusqu’à arriver dans toutes les maisons de la cité. Il ne suffisait alors que de toucher du doigt la petite gemme verte de son tuyau pour que de l’eau s’en échappe et de la toucher à nouveau pour que cela s’arrête.
C’était un travail titanesque qu’avaient accompli là les enchanteurs car ils avaient dû ensorceler chaque gemme et le sort qui emmenait l’eau dans les canalisations nécessitait d’être renforcé toutes les quarante-cinq lunes. Cependant les Elfes étaient très fiers de leur invention qui prouvait une fois encore qu’ils étaient véritablement plus évolués et raffinés que n’importe qu’elle autre créature vivant sur Haëlor.
Après s’être rafraîchie Raëlle alla s’allonger sur sa couche. Elle repensa alors à ce conseil.
Finalement tout c’était passé pour le mieux. « J’ai eu raison sur tous les plans et personne n’a remis en cause mes jugements. Même Sorh qui a voulu me piéger n’y est pas arrivé. Vraiment cet Enchanteur est quelqu’un de bien. Je suis sur qu’il a senti la jalousie dans le cœur de Sorh. De toute façon il n’y a pas besoin d’être enchanteur pour la voir… Et maintenant j’ai une esclave. Une Elfe ! J’ai du mal à comprendre qu’une autre Elfe même si elle fait partie des renégats ait pu être condamné à l’esclavage ainsi… Enfin, ce sera utile pour moi, j’aurais quelqu’un pour m’aider et faire tout ce que je n’ai jamais le temps de faire. Ah… quand je repense à ce pauvre garçon, cela ne va pas être drôle tous les jours pour lui… Mais bon nous sommes des être civilisés, il sera bien traité et bien nourri, même si c’est un travail épuisant. Demain j’irais voir ma nouvelle servante. »
Et la Catal s’endormit paisiblement.
Elle était d’une nature compatissante envers les malheurs des autres, malgré la dureté que tentait de lui imposer son métier quotidien. Certains considéraient cela comme une faiblesse mais l’enchanteur Alhor, son maître spirituel lui avait toujours enseigné d’écouter son cœur. Etre guerrier ne signifiait pas pour autant une absence de sentiments…
***
Quand Alae ouvrit les yeux elle était couchée dans un lit. Tout était en bois autour d’elle et elle ignorait complètement où elle se trouvait. C’était une vaste pièce d’une construction entièrement faite de bois. Il y avait un plancher de chêne, les murs étaient en sapin et le plafond à caisson semblait être construit dans un mélange d’érable et de hêtre. La lumière pénétrait à flots par deux grandes ouvertures ménagées sur les côtés. Le mobilier se composait du lit de la jeune femme, d’une petite table de chevet, d’un bureau et de deux chaises. Le regard d’Alae s’attarda sur la ferronnerie et la forme de la porte de la chambre. Elle était en forme d’ogive et des motifs végétaux finement sculptés l’encadrait. Tout était silencieux et lumineux dans la pièce.
Alae se regarda. Elle ne portait plus sa robe sale et déchirée mais un vêtement vert assez saillant rehaussé de rouge. Il était ceint d’une simple corde. Son corsage fait de bandes de lin beiges enroulées était fermé par de petites abeilles de cuivre. Enfin un long ruban brun se terminant par une broche en feuille de chêne était enroulé autour de son buste et le maintenait droit.
Il lui sembla qu’elle était vêtue comme l’étaient les Elfes il y deux siècles...
Tout autour d’elle paraissait d’ailleurs archaïque mais cependant raffiné. C’était d’un goût et d’un style résolument Elfique, à cause des formes fines et finement ciselées, mais elle ne savait pas comment elle avait pu se retrouver ici. Son dernier souvenir remontait à sa chute, au fin fond de la forêt de Kaëlor.
La jeune femme se sentait reposée et n’avait pas faim. Visiblement quelqu’un avait pris soin d’elle durant tout le temps qu’avait duré son inconscience. Elle ne savait pourtant pas où elle se trouvait ni où était Marc. À cette pensée son esprit se troubla et tout lui revint en tête. Elle regrettait maintenant son geste. « Je n’aurais pas dû lui confier l’Oxal. C’est lui donner encore plus de responsabilité alors qu’il en avait déjà tant… Maintenant que je suis sauvé je regrette ce geste. C’était trop peu réfléchi de ma part. Et que vas t’il penser maintenant ? Il songera peut-être que je suis morte ? Il va se faire tant de soucis pour rien ! Ah… que je suis malheureuse sans lui ! Je veux le voir ! Pourquoi n’est-il pas avec moi ? » Se demanda t’elle, la mort dans l’âme. « Que lui est t’il arrivé ? »
Mais alors qu’elle repensait au jeune homme, avec désespoir, et aussi, inévitablement, à l’importante discussion qu’ils n’avaient pas eu le temps d’avoir, Raëlle entra dans la pièce.
Elle revenait d’une mission d’inspection et était vêtue de ses habits d’apparat.
Son corps jeune et gracieux était élégamment drapé d’une robe vert jade rehaussée de fil d’or. Elle portait aussi la grande cape brune des gardes Sylvains sur laquelle était finement incrustée les arabesques argentées qui traduisaient son rang élevé de Catal. Le tout était maintenu par de délicates broches d’or en forme de feuille de chêne et des cordons de couleur rouge.
Ses longs cheveux blonds lui retombaient en arrière sans aucune retenue, fleuve libre et ondulé réfléchissant l’éclat de feu des deux soleils. Son long arc de frêne vert bandé était passé à son épaule, de la rude manière des soldats, et sa poignée blanche incrustée d’ivoire luisait doucement. On pouvait voir aussi un long carquois de peau contenant des flèches sombres empennée de blanc se balancer lentement dans son dos.
Lorsqu’elle vit qu’Alae était réveillée Raëlle sourit. Son visage fatigué par sa rude journée de marche parut s’illuminer tandis que ses traits initialement durs s’adoucissaient.
Alae fut impressionnée par la majesté du personnage qui se tenait devant elle. Jamais elle n’avait vu pareille grâce, mêlée à tant de beauté et de charme antique. Elle se leva de son lit, pour saluer comme il se devait la jeune femme qui venait à elle.
Ce fut la Catal qui parla la première :
_ Mon nom est Raëlle.
_ Le mien est Alae, répondit l’Altaï en souriant poliment.
_ Je suis contente de voir que tu t’es remise de ta longue léthargie, dit l’autre en établissant tout de suite une relation simple et détendue, dépourvue de politesse de forme et de toute étiquette.
_ Je vous suis profondément reconnaissante de tant de soins à mon égard, ajouta Alae, un peu surprise tout de même de la familiarité naturelle qu’avait Raëlle à son égard.
_ Je crois que je te dois quelques explications, continua t’elle. Tu te trouve ici dans le cœur de la forêt de Kaëlor, sur le territoire du Clan Othal des Elfes Sylvains. Tu as été recueillie ainsi que le jeune homme qui se trouvait avec toi par une patrouille de forestiers et amenée à Othali, la capitale, où tu es en ce moment même.
À ces mots Alae avait pali. L’autre ni prêta attention et continua,
_ Comme tu dois le savoir nul ne peut pénétrer sur le territoire Sylvain sans être jugé par le Conseil, ce qui a été fait il y a de cela cinq jours. Il a été décidé, sous le regard sacré du Mal Ath, que tu serais esclave et ce jusqu’à ce que ton âme rejoigne à jamais les Dieux sous la voûte céleste. J’ai aussi été désignée pour être ton maître. Je le serais donc et tu devras m’obéir sans jamais discuter, sous peine d’une exécution immédiate et sommaire.
_ Mais je…
_ Cependant tu devrais te réjouir car je ne suis pas une mauvaise maîtresse. Je serais attentive à tes besoins et je ne te tuerais pas à la tâche, conclut Raëlle d’un sourire compatissant. Je sais bien que presque personne ne choisit délibérément de pénétrer dans le territoire Sylvain mais la loi est la loi et nul ne peut l’enfreindre.
_ Qu’en est t’il advenu du garçon avec moi ? Demanda Alae blême devant l’annonce de sa condamnation alors qu’elle s’imaginait déjà repartir.
_ Je ne devrais rien dire de ce qui a été prononcé au Conseil, mais je vais te l’apprendre, par bonté. Il a été envoyé aux chantiers.
La peine d’Alae parut se dédoubler. Effondrée et morte d’inquiétude elle se laissa retomber sourdement sur sa couche. La Catal, compréhensive, s’assit à côté d’elle.
_ Je comprends ce que tu ressens. Il était ton ami ?
_ Il était tellement plus qu’un simple ami… répondit Alae d’une voix brisée. Je… Je ne vivais que pour lui… ajouta t’elle, consternée par le sort qui semblait s’acharner soudainement sur elle.
_ Je comprends… ne put que répondre l’autre.
Et les deux femmes restèrent un instant ainsi. Vraiment Raëlle était bonne et Alae le sentit. Malgré son appartenance au peuple des Bois, sa condamnation et celle de Marc ainsi que tout le malheur qui l’accablait, la jeune femme comprit qu’elle n’aurait pu trouver meilleure maîtresse.
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